NOIR

LAURE (seule) — Un jour, c’est vrai, je ne t’ai plus aimé. Ni joie de te voir ni peine de ne pas te voir. Rien, l’indifférence.

HENRY — Ca va aller, mais oui, ça va aller.

LAURE — Alors, la maison est devenue calme, soudain. Est-ce que tu es là? Oui, tu es là. Mais tu te fais petit. Comme tu comprends que je suis en train de disparaître, tu te fais petit, tout petit. Si tu sors, la porte se referme sur toi, et moi je n’y pense même pas, même pas le temps pendant lequel la porte est encore en train de se refermer. Et puis je m’absorbe dans une activité, une chose anodine et sans intérêt, mais qui a quand même plus d’intérêt pour moi que toi. Quand tu viens m’embrasser, je me défends, avec un sourire menteur, comme s’il s’agissait d’un jeu. Je te demande: Ça va? Tu réponds: Ça va. Il n’y a aucun risque que tu répondes ça ne va pas, parce qu’alors il faudrait parler. Tu rejoins ton bureau, ton moche bureau décoré de photos de vacances ratées, ces photos prises sur les plages de Saint-Malo. Tous les ans, tu disais: Allons à Saint-Malo, l’air est pur, ça nous repose, et puis, pour les enfants, c’est bien. Je déteste Saint-Malo, je déteste l’air pur, je déteste les enfants. Non, non. Nos conversations, c’est «oui», ou «peut-être». Les enfants… Les enfants dorment, je m’emmerde. Je voudrais pouvoir te consoler de tout l’amour que je ne te porte plus. Tu es quelqu’un de bien, je ne t’aime plus et c’est dommage. C’est dommage pour toi, c’est dommage pour moi, c’est dommage pour les enfants, c’est dommage pour le monde entier. Oui, un amour qui s’éteint, pour le monde entier c’est dommage. Mais il vient un jour où on ne peut plus faire autrement, où on ne peut plus éviter la guerre.

NOIR

HENRY — Je te promets, mon amour, ça va changer. On va avoir quatorze ans, Laure, je te le promets, des nuits entières, et des jours, des semaines, et des mois, on va porter l’été sur nous, je te promets, Laure, je te promets. Laure entre. Laure, on va se déchirer, je te jure, je vais foutre ta vie en l’air, je vais tout dévaster dans ta vie comme t’as tout dévasté dans la mienne.
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