« Lui aussi sera un chien crevé.
Il périra par là où il a fauté.
C’est dans l’eau croupie d’un égout qu’il pleurera sa mère et sa putain de vie.
C’était ton manteau !
Il va le regretter, ton beau manteau, hein Petite ?
Nous allons le tuer.
Tu ne dis rien ? »
Je ne disais rien.
Les mots de Taillegueur ne résonnaient pas dans le gymnase.
Ils étaient trop lourds. Jamais je n’avais entendu de mots si lourds.
Mon Robert en chien crevé !
Il faut peut-être attendre. Il faut peut-être penser,…autrement. Ce n’est peut-être qu’un accident. C’est peut-être Kipa.
Mais Taillegueur caresse mes seins, sa main est la plus forte.
Comment a-t-il pu faire cela ? Comment a-t-il pu me trahir ? Où était le mal à vouloir sortir de mon monde rond ? Robert, je veux de la force. Mais tu es l’immonde édifice dans lequel j’ai grandi. Tu es devenu les pierres du grand mur d’enceinte de l’institut, le poids mort contre lequel je m’assoupis, pauvre Robert, pauvre aveugle. Comment se passer des mains caressantes qui ouvrent mes yeux de poisson pourri. Tu n’as jamais rien ouvert. Rien. Tu m’as fermée. Toi, le directeur, et l’odeur de crucifix.
C’est bien, petite, me dit Taillegueur. C’est bien.
Oui, c’est bien.
Le gymnase est notre cathédrale où les mots résonnent de nouveau, Taillegueur, mon adoré. J’ai peur.
Je sentais la bave de Taillegueur dégouliner de sa bouche lorsqu’il la posa sur la mienne. C’était la première fois qu’il m’embrassait. La première fois qu’il acceptait que je lui touche le visage.
Je découvris alors qu’il n’en avait pas. Ce n’était qu’une masse de chair informe. Les yeux n’étaient qu’orbites creuses et dures. Deux petits trous faisaient office de nez, la bouche exempte de lèvres, la peau rugueuse et sèche. Je continuai mon exploration, fascinée. Tout comme je cherchais les formes originelles de mon manteau de fourrure ravagé par l’eau, je cherchais le visage carré, aux traits dessinés dans la roche la plus dure, le nez grec, le teint d’indien dont me parlait Kipa.
Ce n’était qu’un fruit pourri.
Petit Kipa, sale petit aveugle, comme moi !
Petit handicapé, petit enfant triste et malheureux, petit affabulateur.
J’aimais un monstre.
J’allais tuer pour lui.
J’allais m’ouvrir complètement.
Le monde établi s’était défait.
Quelle monstruosité ! Comment avais-je pu l’oublier.
Le monde est une porcherie.
Ma colère était sourde, mais pas aveugle. Tout le contraire de moi.
Elle ne tarissait pas. D’ailleurs, Taillegueur l’alimentait.
Robert m’observait penser.
Car je pensais, mais très bas.
J’avais décidé de convier Robert à une promenade nocturne, le long des quais, pour faire le point, comme on dit. Taillegueur et moi avions fomenté un accident évident, ou un suicide épatant
Je me rendais au bac à sable. L’heure du rendez-vous avec Taillegueur était avancée. J’avais peur que le meurtre ne fut reporté.
J’étais dans le couloir du gymnase. L’odeur du plastique humide me rassurait.
Et pourtant…Ils renvoyaient en écho des sons inhabituels.
Je m’approchais à tâtons. (J’aime bien, « à tâtons ».).
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